Notre collectif Éducation numérique raisonnée regroupe des professeurs et des personnels de
direction de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, désireux de repenser la place du
numérique dans l’éducation. Aujourd’hui, l’école généralise le recours au numérique éducatif en
augmentant le temps d’écran d’élèves déjà surexposés. Il nous faut enrayer cet asservissement
numérique afin d’envisager sereinement leur avenir et celui de notre institution.
Dans cette perspective, nous proposons quelques pistes pour nourrir une réflexion constructive.
L’âge d’acquisition du smartphone est de plus en plus précoce, et la multiplication des objets
connectés nomades dans les foyers contribue à augmenter l’exposition aux écrans des enfants et
des adolescents.
Nos élèves viennent en classe fatigués et peinent à se concentrer, notamment parce qu’ils veillent
tardivement devant leurs écrans. Leurs capacités langagières, mais aussi de réflexion, d’analyse, de synthèse et d’imagination nous apparaissent affectées. Nombreux sont les élèves dont la souffrance psychologique est accrue par la confrontation à des contenus inadaptés, trop souvent violents, et au cyberharcèlement que favorisent les réseaux sociaux.
Dans ce contexte, nos élèves n’ont pas la même vie que les générations précédentes. Nous-mêmes, leurs professeurs, adultes connectés, exploitons les possibilités offertes par la technologie
numérique comme outil professionnel, et notre pratique diffère de celle de nos prédécesseurs.
Cependant, contrairement à nos élèves, nous avons eu une enfance et une adolescence préservées
des écrans individuels.
Solitude numérique
Là où le numérique offre à nos élèves une infinie perspective de divertissements virtuels et passifs, volant ainsi un temps qui pourrait être, sinon, consacré à la lecture, au sport et aux interactions sociales réelles, nous avons pu, à leur âge, nous ennuyer et chercher par nous-mêmes des ressources de divertissement. Ainsi, nous considérons que l’école doit jouer un rôle-clé pour sortir les élèves des écrans qui les enferment. L’école doit s’inscrire dans une vaste campagne de
sensibilisation et de prévention sur les écrans et leurs usages pour protéger les élèves d’une
surexposition qui menace leur développement intellectuel et leur équilibre affectif.
Paradoxalement, l’école doit reprendre en main l’extrascolaire : lorsque nos élèves passent
davantage de temps sur un écran que dans une salle de classe, leur éducation se fait
essentiellement par le biais de la solitude numérique des réseaux sociaux et des séries qu’ils
regardent. En découle un risque systémique qui met en péril la santé mentale et l’esprit critique
des futurs citoyens, et l’avenir de notre démocratie. Les familles plus favorisées offrent à leurs
enfants des activités extrascolaires qui les ouvrent sur le monde.
Les élèves moins privilégiés sont davantage surexposés aux écrans : le numérique creuse la fracture sociale. Avec le soutien de l'État, l’école doit donc avoir l’ambition de proposer aux jeunes une alternative au divertissement sur écran : mobilisons notre énergie pour promouvoir auprès d’eux la lecture, le sport et la culture.
En conséquence, nous attendons une politique publique volontariste, qui inciterait également les
familles à repousser l’âge d’acquisition du smartphone et à appliquer la loi sur la majorité
numérique. Il est admis de distinguer les usages récréatif et éducatif des écrans. Depuis quelques
années, l’utilisation du numérique comme moyen d’enseignement est mise en avant par
l'Éducation nationale comme un progrès incontestable au service des enseignants et des élèves.
Ceux-ci ont été équipés de tablettes et d’ordinateurs, et leurs manuels scolaires en papier
remplacés par des manuels numériques. Des écrans individuels s’interposent désormais dans les
salles de classe entre nos élèves et nous-mêmes, et s’immiscent dans les foyers, en plus de ceux
déjà présents. Dans une lettre publiée sur notre site Internet, nous expliquons pourquoi nous
considérons la généralisation du numérique éducatif comme un leurre, voire la cause d’une
catastrophe éducative.
Des acteurs éclairés
Nous réclamons donc pour nos élèves le retour aux manuels scolaires au format papier, ainsi que le droit à la déconnexion pour leur permettre de travailler sans écran. A nous qui osons contester la plus-value du numérique éducatif, on oppose le plus souvent l’argument de la modernité.
Comment continuer à enseigner avec des livres, des crayons et du papier, lorsque le numérique est devenu incontournable et que nous devons préparer nos élèves au monde professionnel
ultraconnecté qui les attend ?
Tout d’abord, ce n’est pas en confiant des tablettes à nos élèves que nous leur permettons de mieux maîtriser les technologies numériques. Edifiés nous-mêmes par leurs faibles compétences
informatiques, nous proposons de faire du numérique non un moyen, mais un véritable objet
d’enseignement, en renforçant les heures consacrées aux sciences numériques dans des salles
équipées avec des professionnels formés. Donnons-nous les moyens de préparer nos élèves à être
des acteurs éclairés d’une technologie en constante évolution, sans les y asservir.
Ensuite, il est opportun de rappeler que le cerveau humain n’achève sa maturation que bien après
l’âge de l’obtention du baccalauréat. Si l’objet connecté est un outil indéniable pour améliorer
l’efficacité d’un travailleur adulte, son caractère addictif fragilise constamment l’attention de
l’élève, enfant ou adolescent. L’enseignement doit préserver les élèves de toute sollicitation
numérique superflue pour privilégier la pleine maîtrise de leurs fonctions cognitives.
A tous les acteurs de l’éducation, et à vous tous qui êtes concernés par l’avenir de nos élèves –
artisans de la société de demain –, nous proposons de signer notre appel pour regagner l’attention des élèves par une éducation numérique raisonnée : https://education-numerique-raisonnee.com. (lien externe)
Membres fondateurs du collectif Éducation numérique raisonnée : Agnès Fabre, professeure
certifiée de lettres classiques ; Clémence Habbaba, professeure certifiée d’histoire-géographie ;
Christophe Havard, professeur agrégé d’économie-gestion ; Claire-Alix Villet, professeure des
écoles.