« Nous déterminerons prochainement le bon usage des écrans, dans les familles comme en classe. »
Les propos d'Emmanuel Macron, lors de sa conférence de presse du 16 janvier, ont surpris le monde éducatif, qui s'interroge sur ce qui peut être décidé. Le chef de l'Etat a ainsi lancé les travaux d'une commission d'experts spécialisée dans la question de l'exposition des enfants et des adolescents aux écrans, qui doit rendre ses conclusions en avril.
Quelques semaines plus tôt, les discours de Gabriel Attal, alors ministre de l'éducation nationale, avaient déjà dérouté. Lors de son passage Rue de Grenelle, il insistait sur la « catastrophe sanitaire » que représente la surexposition des enfants aux écrans, tout en annonçant la généralisation d'un outil d'intelligence artificielle pour aider les élèves de 2de dans leurs apprentissages en mathématiques et en français.
La communauté éducative n'en est pas à sa première injonction contradictoire en la matière. Au sein du ministère, la direction du numérique pour l'éducation a beau avoir formulé une « stratégie » pour les années 2023 à 2027, qui récapitule les enjeux en matière d'équipements comme d'enseignement, les acteurs ont du mal à s'y retrouver.
La rentrée en 6e résume à elle seule les paradoxes de l'éducation nationale face aux écrans et à l'usage du numérique à l'école, à ce moment charnière où de nombreuses familles se demandent encore si elles doivent équiper ou non leurs enfants d'un smartphone. D'un côté, il est bien rappelé que le téléphone portable est interdit dans l'enceinte du collège. De l'autre, le principal et ses équipes présentent aux élèves et à leurs familles l'environnement numérique de travail et le logiciel de vie scolaire utilisé, le plus souvent Pronote.
« La France n'est pas la Suède »
Un enseignant absent ? Un changement de salle ? Les devoirs ? Les notes ? Autant de notifications à recevoir sur un ordinateur ou sur un smartphone pour plus d'immédiateté. « Les élèves se mettent à compulser frénétiquement cette interface. Ils finissent par y consulter l'évolution de leur moyenne, comme les financiers scrutent le cours de la Bourse », remarque avec ironie Christophe Cailleaux, enseignant en lycée et coresponsable du groupe de travail numérique du SNES-FSU.
Face à cette réalité qui peut devenir pesante dans les familles, la fédération de parents d'élèves FCPE réclame un droit à la déconnexion pour les élèves hors temps scolaire. « Des enseignants peuvent, contraints par leur charge de travail, donner des devoirs au cours du week-end ou rentrer les notes tard le soir. Les élèves comme les parents sont alors poussés à se connecter régulièrement », remarque Florence Prudhomme, secrétaire générale de la fédération.
Au-delà des logiciels de vie scolaire, qu'en est-il réellement de la place des écrans dans les salles de classe ? Les acteurs préfèrent utiliser le terme « numérique ». « Il faut sortir des idéologies. La question des écrans empêche de parler du sujet central des usages », martèle Pascal Plantard, anthropologue des usages du numérique. « L'idée selon laquelle les établissements scolaires sont envahis d'écrans est fausse. Les élèves ne passent pas huit heures par jour devant un ordinateur ou une tablette en cours », assure Audran Le Baron, directeur du numérique pour l'éducation au ministère de l'éducation nationale, pour qui « les polémiques qui se succèdent n'aident pas à envisager la question sereinement ».
« La France n'est pas la Suède », assure-t-il, en référence à la politique de ce pays scandinave qui, après avoir massivement équipé ses élèves en tablettes, revient en arrière, jugeant les écrans responsables de la baisse du niveau scolaire. « La réalité quotidienne la plus fréquente consiste en un tableau numérique interactif sur lequel sont projetées des ressources pédagogiques. Tous les élèves de France n'ont pas, et de loin, un écran individuel en classe », détaille-t-il.
Les chiffres disponibles au sein du service statistique du ministère lui donnent raison : les écoles primaires publiques comptent quatre ordinateurs fixes pour cent élèves et neuf terminaux mobiles en 2022 ; dans les collèges et les lycées publics, ces chiffres atteignent en moyenne trente-trois terminaux fixes pour cent élèves et vingt terminaux mobiles. Mais, comme ces équipements sont à la charge des collectivités, les disparités entre territoires sont importantes : une école élémentaire peut avoir des difficultés à posséder une salle informatique digne de ce nom, quand, dans d'autres communes, tous les élèves sont équipés d'une tablette qu'ils peuvent rapporter à la maison. Et il en va ainsi à tous les niveaux de scolarité.
« Effets nuls »
A ces inégalités territoriales s'ajoute une succession de projets portés par l'Etat et centrés jusque très récemment sur les équipements. « Depuis le plan Informatique pour tous en 1985 jusqu'aux "territoires numériques éducatifs" en 2020, en passant par les "collèges connectés" en 2013, les programmes expérimentaux s'enchaînent sans grande cohérence ou pérennité dans le temps », analyse Pascal Plantard. Les experts sont cependant unanimes : la place du numérique progresse à l'école, singulièrement depuis la pandémie de Covid-19 et les confinements.
Même s'ils n'ont « pas encore révolutionné au quotidien l'école française », « ces outils semblent désormais installés dans les classes françaises », remarque André Tricot, professeur en psychologie cognitive et auteur, en 2020, d'un rapport intitulé « Numérique et apprentissages scolaires ». Selon ce document, trois quarts des professeurs de mathématiques utilisent un outil numérique en classe au moins deux fois par mois, quand huit enseignants de français sur dix en ont un usage au moins une fois par mois.
Mais leur efficacité fait encore débat. « L'introduction du numérique dans les apprentissages ne produit pas mécaniquement des effets positifs. Le plus souvent, les recherches mettent en évidence des effets nuls, voire négatifs », fait savoir André Tricot, pour qui tout dépend de l'objectif pédagogique visé. Ces outils s'avèrent ainsi tout à fait pertinents pour la recherche documentaire mais peu profitables pour la compréhension écrite, par exemple. Autant d'éléments qui finissent par déboussoler les enseignants. Certains voudraient tester un outil mais ne disposent pas d'appareils performants, d'autres se voient proposer des tablettes dont ils n'ont pas besoin, faute d'intérêt ou de formation.
« Pratique mais pas magique »
« On change nos manières d'enseigner sans jamais nous demander notre avis », s'énerve ainsi Agnès Fabre, professeure de lettres classiques à Paris. Cofondatrice du collectif Education numérique raisonnée, elle interroge la plus-value du numérique en matière d'éducation, alors que « des écrans individuels s'interposent désormais dans les salles de classe entre [eux] et [leurs] élèves ». Elle a ainsi très vite arrêté de se servir des tablettes mises à disposition par son établissement, après avoir testé un outil de quiz en ligne avec l'une de ses classes de latin. « Même mes élèves ne savaient pas me dire ce que ça leur apportait et en quoi ils retenaient mieux leur leçon », raconte l'enseignante.
Professeure de mathématiques et coordinatrice d'une unité localisée pour l'inclusion scolaire dans un collège de Seine-Maritime, Claire Lommé, à l'inverse, se sert au quotidien des tablettes fournies par le département depuis deux ans, tandis que 62 % des enseignants de ce territoire y ont recours chaque semaine, d'après un document du département. « J'aurais du mal à m'en passer désormais. Elles se révèlent un réel atout pour les exercices qui relèvent de l'automatisation et demandent de l'entraînement : le calcul, la reconnaissance de figures géométriques... », détaille-t-elle. Pour cette enseignante, il s'agit d'un « outil pratique mais pas magique », qui ne doit pas « empêcher les réflexions didactiques ».
Il n'empêche. Claire Lommé craint un retour en arrière, au vu des discours ambiants, et se sent prise entre deux feux : « Au niveau local, on nous équipe et on nous forme. Au niveau national, des scientifiques très influents portent un discours de restriction. » Ces disparités d'équipements et de pratiques troublent la vision d'ensemble que l'on peut avoir sur la place des écrans aujourd'hui à l'école. « Entre la diabolisation des écrans d'un côté et la technophilie béate de l'autre, la posture de l'école n'est pas toujours claire ou cohérente pour tous. Une troisième voie doit pouvoir émerger, centrée sur l'élève et ses besoins », réfléchit Marie-Caroline Missir, membre de la commission d'experts sur les écrans et directrice générale du réseau Canopé, qui a pour mission, au sein du ministère, de former les enseignants.
« Des questions philosophiques, sociales, économiques se posent, mais nous sommes aujourd'hui dans l'incapacité de réfléchir globalement à ce que l'on propose aux élèves », s'agace, pour sa part, Christophe Cailleaux, du SNES-FSU. Des questions d'autant plus cruciales que l'essor des intelligences artificielles génératives va de nouveau rebattre les cartes rapidement.