Fini les tablettes en cours d'économie-gestion. Christophe*, professeur en Val-de-Marne, a décidé de les bannir. « Cela partait d'une bonne intention, mais cela ne fonctionnait pas », admet-il. Dans son lycée privé sous contrat, les livres numériques ont remplacé les manuels papier - accusés d'alourdir les sacs à dos et de causer des scolioses. Mais, dans sa classe, « impossible que tous ses élèves soient connectés en même temps », faute de réseau dans l'établissement. Certains ouvrages n'étant pas téléchargeables, le déroulé du cours devenait « très difficile ».« Et c'est sans compter sur les élèves qui préfèrent tchatter entre eux sur la tablette au lieu d'écouter, et d'autres qui utilisent la tablette pour avancer sur d'autres cours », raconte-t-il.
Dans son lycée, nombreux sont les professeurs à avoir refusé d'utiliser des écrans : « On est repassés aux polycopiés. L'imprimante n'arrête pas de tourner ! »
« Les contradictions » de l'Éducation nationale
Christophe n'est pas le seul à remettre en question « ces injonctions au numérique » à l'école. Alors que la commission d'experts souhaitée par Emmanuel Macron pour réfléchir au « bon usage des écrans, dans les familles comme en classe » rendra ses conclusions fin avril, plus de 500 professeurs se sont organisés au sein de l'association Éducation numérique raisonnée pour « prendre part au débat » et montrer « les contradictions » de l'Éducation nationale en la matière.
En décembre dernier, Gabriel Attal avait déploré la « catastrophe sanitaire liée à la place des écrans », et appelé au « sursaut collectif »... tout en mettant en avant MIA, un outil de soutien scolaire en mathématiques et en français, exploitant l'intelligence artificielle, dans son « Choc des savoirs ». Début avril, la ministre de l'Éducation nationale, Nicole Belloubet, a annoncé vouloir une « pause numérique » au collège, avec des portables déposés à l'entrée. Néanmoins, les agendas en ligne et les environnements numériques de travail (ENT) nécessitent l'usage quotidien d'un ordinateur ou d'une tablette à la maison.
Un « en même temps » numérique, que déplore Luce Albert, porte-parole de l'association. « On ne peut pas dénoncer le cyberharcèlement d'un côté et demander aux élèves d'aller sans cesse se connecter le week-end ou le soir aux ENT, pointe la professeure de lettres à l'université. Ouvrir la porte d'Internet à la maison peut mener à des dérives, telles que l'exposition à la pornographie, ou les jeux vidéo à outrance - et les parents ne peuvent pas forcément tout contrôler. » Le collectif Éducation numérique raisonnée plaide ainsi pour le droit à la déconnexion avec le retour des agendas papiers, la fin des manuels numériques, ou encore le numérique comme « un objet d'enseignement et non un moyen d'enseignement » avec des séances de codage, par exemple.
Néanmoins, interroger la place des écrans à l'école tend aussi à questionner les pratiques à la maison. Professeure en petite et moyenne section, Marina* évoque les « enfants zappeurs » qu'elle retrouve de plus en plus souvent dans les classes. « Cela fait quelques années que j'observe des élèves avec des difficultés de langage, des troubles du comportement, voire de la motricité fine, comme l'écriture, explique-t-elle. Au tout début, je pensais qu'il s'agissait de troubles autistiques. Mais ce sont en réalité des petits qui étaient consommateurs d'écran. »
C'est aussi ce que constate Sabine Duflo, psychologue clinicienne, cofondatrice du collectif contre la surexposition aux écrans. « L'augmentation du temps passé par les enfants devant les écrans est systémique », dénonce-t-elle. À ses yeux, il faut « sanctuariser des temps et des espaces » pour déterminer les usages liés aux écrans. Et « interdire les smartphones à l'école est une très bonne idée ».
« Développer la pensée critique autour de ces nouvelles technologies »
S'il semble difficile d'agir au sein des foyers, faut-il faire de l'école un sanctuaire sans écran ? « Il ne faut pas nécessairement tendre vers le tout-numérique, mais l'utiliser à bon escient », estime Michèle Laurissergues, présidente de l'Association nationale des acteurs de l'école (An@é), qui réfléchit aux pratiques éducatives à l'ère d'internet. « Et surtout, il faut poser les termes du débat : de quels écrans parle-t-on ? de quelles pratiques parle-t-on ? » interroge cette ancienne professeure des écoles.
Plus que réduire la place des écrans au sein des établissements, cette dernière estime qu'il faut « développer la pensée critique autour de ces nouvelles technologies » et « armer les enfants dans ce monde numérique », tout en avançant « avec les professeurs ». Et d'ajouter : « Cela ne sert à rien d'imposer des outils en classe, sans penser à leur plus-value. »
Concilier écrans et école
C'est aussi le sentiment de Marie Soulié, professeure de français dans un collège des Pyrénées-Atlantiques. Dans sa classe, elle jongle à la fois avec des « manuels papiers, des cahiers et des stylos » et des « outils numériques de création ». Portée sur la « pédagogie active » et la « classe inversée », elle crée un blog pour « mettre en lumière les productions de ses élèves », sous la forme de podcast, textes ou encore vidéos - « mais ce n'est pas exclusivement numérique ».
« Il faut bien faire la distinction entre l'écran pédagogique et l'écran de divertissement, explique-t-elle. C'est un mythe de croire que les élèves seraient forcément plus intéressés par un cours avec des écrans. Il faut plutôt réfléchir à l'usage que l'on en fait. »
Concilier l'école et les écrans pourrait-il passer par des pratiques pédagogiques différentes ? C'est la volonté du réseau Canopé, chargé de la formation continue des professeurs - en particulier en matière de numérique. « Ces nouveaux outils peuvent être très intéressants pour les enseignants, affirme Marie-Caroline Missir, directrice générale. Par exemple, l'intelligence artificielle permet de s'adapter aux situations d'apprentissage des élèves par la différenciation pédagogique.
Des séquences peuvent aussi être créées pour des élèves à besoins éducatifs particuliers, porteurs de handicap ou allophones notamment. »Membre de la « commission écran », elle estime qu'il faut « prendre en compte la situation préoccupante de la place des écrans dans la vie des jeunes et des adultes », tout en réfléchissant à « la mission de l'école », à savoir : « éduquer et former des jeunes qui grandissent, qui s'épanouissent dans un monde très numérisé ».
Et de conclure : « Il y a une très forte polarisation du débat sur ces sujets entre les écrans, leurs usages, les contenus. Il faut parvenir à trouver une troisième voie : ni diabolisation ni technophilie à tout prix. »
*Ces professeurs ont souhaité rester anonymes.